« Crise » des « migrants » ?

Avec la sortie de la série Eden produite par Arte, j’ai écrit à la chaîne une réflexion sur l’expression « crise des migrants » qu’elle utilise pour sa promotion. C’était aussi l’occasion de mettre par écrit ce que j’avais en tête, tant cette expression me gêne. J’y explique pourquoi.


à l’attention de la production de la série Eden

Bonjour,

Je salue la série Eden, qu’Arte a produite. Mais votre communication à son sujet me fait réagir, et je me permets de vous faire partager ma réflexion. Vous la présentez comme une série sur la « crise migratoire » ou « des migrants ». C’est repris par toute la presse.

Or le réalisateur Dominik Moll lui-même, reçu à l’Instant M sur France Inter hier, rectifie d’emblée Dorothée Barba qui commence à l’interroger : « J’ai toujours du mal avec ce terme de crise des migrants ou crise des réfugiés parce que ça donne l’impression que c’est de la faute des migrants ou réfugiés alors que ce n’est pas vraiment le cas. » Je le rejoins complètement et suis systématiquement mal à l’aise avec ce langage : « crise » et « migrants ». En effet, ce vocabulaire tord la réalité.

Le mot « migrant » existe depuis longtemps. C’est une personne qui a quitté son pays (de naissance ou de nationalité) pour vivre dans un autre, autrement que pour un bref séjour1. Et des migrants, il y en a partout au monde, des millions. Ce sont collègues de travail, amis, famille. Ou nous-mêmes. C’est la marche du monde. La normalité banale. Mais voilà que nous dénions à une petite part des candidats à la migration le droit légal de le faire. Alors, plutôt que d’entrer dans cette marche normale du monde, ils sont réduits à des moyens de fortune pour parvenir à leur but. Des images d’eux s’étalent aux journaux télévisés, entassés sur des canots comme s’ils étaient une masse de misère, ou bien simplement des images de leurs cadavres. Ils s’accumulent sur nos trottoirs —en effet on ne leur donne ni droit au travail, ni logement, et parfois même pas l’allocation de quelques centaines d’euros par mois à laquelle ils ont droit s’ils demandent l’asile—, donnant l’impression de constituer une masse distincte de « nous », de la normalité banale. Au lieu de venir par avion, en conservant leurs moyens financiers, inférieurs aux nôtres mais loin d’être nuls, ils ont été réduits à la misère par un voyage dur, dangereux et ruineux. Nous créons leur misère, dont nous avons ensuite l’impression qu’elle vient nous tomber dessus. Nous créons l’impression, sincère chez beaucoup de gens, d’une « crise des migrants ». Et mon Dieu, certes-il-faut-être-humain-mais-c’est-un-grave-problème-à-affronter.

Or il n’y a pas de crise migratoire. Même numériquement, les candidats à la migration vers l’Europe sont très peu en regard de notre population, et il n’y a pas de pic historique. Seul l’épisode de 2015 en Allemagne a fait impression. Il a des raisons particulières et n’était exceptionnel que par sa concentration sur quelques mois et un seul pays. Il n’y a même pas de « crise des migrants ». Ces gens ne forment pas une catégorie spécifique de personnes2, un phénomène particulier, nous touchant nouvellement. Ils sont juste un petit bout d’un phénomène ordinaire3, mais un bout que juridiquement nous empêchons.

La crise, elle est là : crise de la légalité. C’est ça le phénomène, pas les « migrants ». C’est pourtant cette dernière chose que fait penser implicitement le mot « migrants », dans la restriction absurde de sens qu’il a prise. C’est là la torsion de la réalité que j’évoquais.

On parle de gens ordinaires qui, sans l’obstacle juridique, seraient des immigrés ordinaires —marqués, pour certains réfugiés, par beaucoup de souffrance, mais pas différents, dans la vie qu’ils construiraient ici, des milliers d’autres étrangers qui viennent y vivre sans qu’on y pense, par exemple des citoyens des autres pays de l’Union Européenne.

Cependant il y a bien une crise humanitaire : noyades, réduction à la mendicité, traite d’êtres humains… Nous avons donc besoin de nommer cette bizarreté nouvelle que nous avons créée. Alors : « Crise des migrants ».

La boucle est bouclée. Ce que notre peur a contribuer à créer, le vocabulaire l’objectivise comme une « crise » due à la « problématique des migrants », un nouveau problème qui nous tombe dessus et que l’Union Européenne doit « affronter », qui la « secoue » (mots de Dorothée Barba). Nos dirigeants doivent affronter la xénophobie, réelle, supposée, ou attisée, de leurs électeurs, ça oui. Mais en aucun cas affronter l’arrivée d’une « horde » créant une crise : c’est justement ce que dit Dominik Moll, et ce dont malheureusement votre communication (du moins juste le titre de celle-ci, mais un titre est ce qui frappe et circule le plus) prend le contre-pied.

Par la restriction de sens qu’il a prise, le mot est donc faussé. Cet usage restreint véhicule la mise à part et la réification d’un groupe de personnes en une catégorie : celle-ci, une fois créée dans la pensée, lui met des œillères4. J’essaie donc moi-même, quand je parle de ce sujet, d’éviter cet usage. Certes, le mot est juste en soi : ces personnes migrent. Et parfois, ce terme est nécessaire. Mais le plus souvent, non. Il y a quelques années, avant les arrivées plus fréquentes par la Méditerranée, il n’était pas utilisé dans le sens spécifique qu’il a pris. On s’exprimait autrement. Essayez vous-mêmes : j’arrive presque toujours à le faire, et cela me force à formuler les choses d’une façon légèrement différente, qui ne présuppose pas cette mise à part implicite. Bien sûr, l’usage du mot « migrant » est bref et permet désormais de faire comprendre facilement et tout de suite5 de quoi et de qui on parle : mais c’est bien là le problème.

Voici un exemple. Titre de journal : Un migrant tué, renversé sur l’autoroute. Autre titre : Un homme tué, renversé sur l’autoroute. Même si l’article en-dessous est identique, et explique qu’il s’agit d’un Afghan par exemple, l’effet n’est pas le même. Dans un cas : « ah, oui, ces gens-là, c’est bien malheureux. » Dans l’autre : c’est juste l’un de nous, un être humain ; ensuite on lit l’article pour se renseigner. Je comprends la volonté de titrer en faisant comprendre tout de suite de quoi il s’agit. Mais l’effet de mise à part est créé par le premier titre, alors qu’un sous-titre aurait été possible avec le second (« Afghan, il vivait dans la lande de Calais et cherchait une occasion de passer en Angleterre ») : la personne est réintégrée dans la commune humanité. Et si le migrant en question avait été une personne installée ici légalement, un immigré ordinaire, un de mes (ou vos) nombreux collègues étrangers par exemple, jamais on n’aurait titré « migrant ». Pourtant, il le serait exactement autant, si on prend les mots en leur sens.

Voici une expression entendue : « une émission sur les migrants ». Sur tous ces gens : jeunes diplômés grecs cherchant à l’étranger de meilleurs perspectives, Européens « expats » à New York ou Singapour, ouvriers pakistanais ou philippins travaillant dans les pays du golfe persique, réfugiés sud-soudanais en Ouganda etc. ? Voilà ce qu’on aurait compris il y a quelques années (et en formulant plutôt « sur les migrations »). Aujourd’hui, l’expression a pris un sens tordu, restreint et égocentré. Elle oblitère le réel.

Faisons attention aux mots. Ils façonnent, à notre insu, notre perception de la réalité. Ce faisant, ils finissent par façonner la réalité. Ici :
– d’une part ils contribuent à faire croire à l’apparition d’un phénomène nous touchant nouvellement,
– d’autre part ils coupent l’humanité en cases et transforment potentiellement des gens en problèmes. Il n’y a qu’une humanité.

Je voulais vous faire partager cette réflexion.

Merci quoi qu’il en soit de votre attention si vous avez lu cette longue lettre.

Meilleures salutations.

1Pour un séjour d’un an ou plus, selon la définition utilisée par les démographes.

2Une amie défendait ce terme en expliquant qu’il désigne des gens en train de migrer, et qui ne sont posés nulle part (faute d’autorisation légale). C’est une perception possible. Mais elle est bancale : d’une part elle modifie le sens d’un terme démographique préexistant. D’‘autre part elle rend mal compte de la réalité : des personnes ayant un statut légal peuvent aussi être « en train » de s’établir ailleurs, dans l’incertitude, et pas encore définitivement posées quelque part. À l’inverse, certains étrangers sans titre de séjour sont complètement installés dans leur lieu de vie. La différence effective n’est pas dans « posé » quelque part ou pas, mais dans la possession ou pas d’un titre légal pour le faire.

3Certes, une grande part des gens dont on parle quitte leur pays pour des raisons graves et impérieuses, contrairement aux migrants intra-UE par exemple. Mais qu’est-ce que ça change ? De plus, ce n’est pas nouveau : nous accueillons depuis longtemps de telles personnes (Arménie, ancien bloc communiste, Amérique latine, Indochine, et bien sûr Afrique aussi, etc.). Un certain coût, transitoire et minime pour notre pays, est nécessaire à supporter pour l’accueil des plus démunis d’entre eux, par la guerre souvent. Il n’est pas nouveau non plus, même s’il connaît une légère hausse, avec la guerre en Syrie notamment.

 

4Je ne parle pas du positionnement que les uns ou les autres peuvent avoir face à ces gens, « il faut accueillir » ou « ces gens nous menacent », ou « nous n’avons pas les moyens », etc. Je souligne que, antérieurement à ce débat, il y a la création implicite d’une catégorie, dans la pensée. Il y a « eux », il y a « nous ». Supprimez cette catégorisation préalable : la réalité change de visage. C’est cette catégorisation que je dénonce. Or le vocabulaire la véhicule.

5Ce côté immédiat est donc pratique pour un titre, et il est difficile de titrer brièvement sur une chose qui autrement n’a pas de nom. C’est vrai.

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