« Il reste un point de fixation. »

Voici un billet sur le traitement des étrangers en France, tant la pluie de mauvaises nouvelles a été abondante en juin et juillet. Notre pays s’enferme dans l’inhumanité.

Il ne contient rien de plus que des choses relayées par les informations —mais pas toujours très en évidence—; il rassemble et met en relation des faits. Il y a donc beaucoup de liens.

Je ne développerai pas tout, mais seulement Calais, la frontière italienne, la rétention des enfants, l’Afghanistan, le dépôt de demande d’asile dans toutes les préfectures de France, enfin la Libye. En bas j’ajoute deux commentaires personnels, le deuxième explique pourquoi j’écris ceci plutôt que de profiter d’un de mes jours de vacances.

À Calais le nouveau gouvernement a dépassé ce qui était pour moi imaginable à Calais. La rhétorique identitaire des gouvernements Sarkozy est absente, mais la violence exercée dépasse celle de ce temps. Le pouvoir ne veut pas que les migrants existent, alors il les nie. Il empoisonne leur eau (ici photo). Il vole leurs biens (les faits sont tranquillement reconnus devant des journalistes qui les filment. J’ai demandé à une avocate : rien ne permet à la police de faire cela. C’est platement du vol.). Ils les empêche de manger, les met à genoux pour de l’eau (photo en fin d’article). Je ne remets plus la main sur une brève vidéo montrant des policiers chassant tranquillement des gens en train de boire à un bidon d’eau. Pas de coups, ils chassent juste les gens du bras, comme des mouches. Le ministre de l’Intérieur G. Collomb parle de « points de fixation » de migrants « enkystés » : vous parlez d’êtres humains M. le ministre. Le groupe d’extrême droite Génération Identitaire le félicite et lui propose son aide.

L‘association Human Rights Watch accuse entre autres la police d’utiliser du gaz poivre (bombes lacrymogènes des policiers, arme de défense en cas de violence contre eux) contre les étrangers, dans un rapport abondant (Témoignages extraits, la plupart de mineurs : « J’ai risqué ma vie pour être libre. Je ne m’attendais pas à ce qu’on me traite comme ça en Europe. » « Si notre pays était en paix, aucun d’entre nous ne choisirait une vie pareille. Qui voudrait vivre comme ça ? Qui choisirait cette situation ? Si nos familles et nous-mêmes étions en sécurité dans nos pays, pourquoi donc viendrions-nous ici ? » « J’ai vu un agent de police regarder autour de lui et je l’ai entendu dire : qu’est-ce que c’est que tous ces fils de pute. J’ai noté ce qu’il a dit, et lorsque j’ai levé les yeux, je l’ai vu avec sa matraque brandie sur un réfugié. Il a dit au réfugié : va-t-en, va dans les bois, ou je te casse la gueule. » « Je ne suis ici que depuis deux mois. Chaque jour, la police nous poursuit. Ils utilisent leurs sprays. Ils nous donnent des coups de pied. C’est ça notre vie, tous les jours. » « Quand je dormirai cette nuit, je verrai les policiers. Je me réveillerai et je me rendrai compte que j’ai rêvé que les policiers venaient me frapper. C’est ça dont je rêve. » « C’est du harcèlement, et à partir d’un certain point, ça peut vous briser mentalement. Vous finissez par vous sentir comme un animal » « C’est comme vivre en enfer. »). Voir ici l’article du Monde. Une vidéo montre le gazage (premières secondes). La réaction du préfet, qui sait bien que c’est illégal et grave : tout nier. C’est couvrir ses troupes et encourager la violence illégale. Bien sûr que les accusations d’HRW ne sont pas une preuve en soi, mais cette association est sérieuse et, face à une telle accusation, le minimum est d’ouvrir une enquête, ne serait-ce que pour démentir. Ce n’est que devant sa reprise par la presse (ici le New York Times) qu’E. Macron a annoncé « une enquête », sans précision.

Pourtant, le juge des référés du tribunal Administratif de Lille soulignait pour calmer les esprits, lors d’une audience le 21/06 demandant le respect des droits fondamentaux des exilés de Calais : « Ce problème, c’est une goutte d’eau. Si on n’est pas capable de se réunir autour d’une table, on n’arrivera jamais à le résoudre. » Un récit de cette audience édifiante est ici. Le préfet y soutient net : « Les migrants ne sont pas vulnérables. Ils n’ont le droit à rien. » Une pétition pour le respect des droits à Calais est ouverte .

Le Défenseur des Droits Jacques Toubon dénonce, fait inédit, « des atteintes aux droits fondamentaux d’une exceptionnelle et inédite gravité ».

« Nous sommes en présence d’une politique qui assume de refuser l’application des droits fondamentaux à ces personnes » (pour les faire fuir) explique-t-il (France Culture le 25 juin).

Sans rien en dire, le préfet des Alpes Maritimes enferme hors de tout cadre légal des étrangers appréhendés sans papiers, notamment des enfants particulièrement vulnérables, dans les locaux de la Police Aux Frontières de Menton, puis les remet dans un train pour l’Italie, sans aucune procédure légale. Des associations l’ont découvert. Ça a été filmé ici par le collectif Roya solidaire (regarder à partir de 1min50). Pourquoi se gêner ? La police est tellement sûre de son impunité qu’elle se paye la tête du journaliste la filmant. Un jugement a enjoint au préfet de ne pas y dépasser 4 heures maximales permises (mais de toute façon, le procureur doit être prévenu, ce qui n’est pas le cas.) pour vérification d’identité, après quoi tout enfermement doit se faire dans un lieu prévu pour cela, avec accès des personnes à leurs droits. Des témoignages montrent que le préfet ne le respecte pas. Ensuite le Conseil d’État lui a donné raison en référé. Je n’aimerais pas être un étranger, j’aurais peur que les juges me laissent nu devant l’arbitraire du pouvoir.

L’Union Européenne a signé un accord de réadmission avec l’Afghanistan. Et la France exécute davantage d’expulsions vers ce pays en guerre, au moment où l’Allemagne les avait suspendues (mais envisage hélas de les reprendre). Que voulons-nous ? Envoyer des gens à la mort, comme Elanchelvan Rajendram il y a dix ans ? (Le cas d’E. Rajendram n’est pas isolé, mais symptomatique.) Ici un témoignage d’Amnesty International.

L’enfermement des enfants en rétention continue encore et encore, malgré la condamnation de la France par la Cour Européenne des Droits de l’Homme, cinq fois en 2016, à l’unanimité des juges, pour « traitement inhumain et dégradant ». Qu’est-ce que cet enfermement ? Ici un très bref témoignage. Il laisse aussi des traces à long terme. Vous pouvez signer une pétition de la Cimade, illustrée d’exemples, demandant qu’il cesse.

Le « délit de solidarité » a fait un mort. Un homme a été placé en détention provisoire (détention provisoire !) pour aide aux migrants, à qui il procurait de l’assistance sur une aire d’autoroute. Psychologiquement vulnérable, il s’est suicidé en prison.

Dans les préfectures, on ne peut désormais se déclarer demandeur d’asile sans prise préalable d’un rendez-vous par internet. Une fois la déclaration faite, les demandeurs reçoivent un dossier à remplir et adresser à l’OFPRA, qui décidera de leur accorder ou non le statut de réfugié. Dans l’attente, ils n’ont pas le droit de travailler mais ont un titre de séjour provisoire et perçoivent une allocation (environ 200€/mois). Mais… le rendez-vous est donné avec un délai, de quelques semaines à un mois et demi (et impossible dans certaines préfectures). Voici comment une simple mesure de gestion administrative permet à l’État de contourner la loi —et de mettre en danger des bébés— : durant ce délai, les personnes n’ont pas de titre de séjour et aucun droit. À Strasbourg, des familles, avec 35 enfants dont plusieurs bébés, se retrouvent ainsi à la rue.

Avec la Libye c’est encore pire. Les États de l’Union Européenne veulent empêcher les gens d’en partir et la doter plus ou moins explicitement d’un statut obscène de « pays sûr ». C’est leur attitude avec tous les pays voisins. Les « points de fixation » de migrants « enkystés » (G. Collomb sur Calais), en fait ça leur convient très bien : ailleurs, loin.

Pour la Libye, voir ce document de la Commission Européenne, points 2 à 5. Ça a l’air aseptisé et gentil, concrètement ça veut dire livrer des gens à un pays dans le chaos, à la torture (par des personnes privées ou les autorités), à l’esclavage, au rançonnement et à la mort (lien en anglais), et leur nier le droit d’asile en violation de nos engagements internationaux.

Je pourrais continuer : sur le traitement des mineurs non accompagnés, des étrangers à Paris, sur le rapport 2016 sur la rétention administrative en France, le dysfonctionnement grave de la procédure d’asile, le non-droit pour les étrangers Outre-mer, bien sûr les morts en Méditerranée, etc., ainsi que les annonces absurdes d’E. Macron et la distinction fallacieuse et mortelle qu’il entretient, comme tous ses prédécesseurs, entre réfugiés (en-gros-lesgentils), et « migrants économiques », qu’il-n’est-pas-raisonnable-d’accueillir.

Sur notre attitude face aux migrations, le Défenseur des Droits J. Toubon résume tout en cinq phrases (France Culture, 25 juin). C’est tellement simple que je vous les recopie.

« 1. On traite les migrants comme une pathologie. Ce n’est pas une pathologie, c’est le mode de fonctionnement du monde.

2. La thèse de l’appel d’air appuie toutes les politiques de restriction de l’immigration et des droits des migrants.

3. Aucune étude au monde n’a démontré que l’appel d’air existe.

4. Il faut ouvrir les droits de l’immigration légale. Nous avons la possibilité d’accueillir.

5. Les réfugiés en Europe représentent aujourd’hui 0,25% de la population. Nous avons les moyens de les accueillir. » C’est trop simple, M. Macron, M. Collomb ?

Commentaire 1.

En traitant la migration comme une pathologie, on entretient dans la population l’idée qu’elle l’est. Je le vois sans cesse ; on entretient aussi l’idée qu’elle est une charge, comme si les gens qui arrivent devenaient des assistés. Dès qu’ils peuvent travailler, ils ne le sont plus. La contribution nette des étrangers aux comptes publics est positive.

Par ailleurs, l’état actuel du droit rend les « étrangers extra-communautaires » juridiquement très vulnérables. Les refus ou retraits de droit au séjour, même absurdes ou inhumains, sont souvent légaux, car discrétionnaires de la part de l’État : cette légalité nous anesthésie.

La suite logique où on arrive est de nier aux gens le droit d’exister. Il devient « déraisonnable » de donner de l’eau à Calais, ou de donner des visas plutôt que de pousser les gens à se noyer en Méditerranée, ou simplement d’aller secourir les bateaux en perdition. À quelle perversion de la raison en sommes-nous arrivés ? Le courage politique, le vrai, est de sortir de ce cercle vicieux.

En outre, par rapport au récent passé, il n’y a pas de crise migratoire (voir par ex. ce graphique sur les demandes d’asile 1980-2015 ; on vient seulement de dépasser, en 2016, le pic de demandeurs d’asile atteint en 1989. Vous souvenez-vous de cette année comme de celle d’une catastrophe migratoire ? Nous vivons juste une augmentation, provisoire, du nombre d‘exilés chez nous, à cause de la situation politique voisine. Leur nombre demeure infime de toute façon, face à la population européenne. Les vrais endroits avec beaucoup de réfugiés sont le Liban, la Jordanie, le Pakistan, l’Iran, le Kenya notamment). Il n’y a pas de crise migratoire, mais il y a une crise de l’accueil. Les Espagnols, eux, manifestent en masse pour l’accueil des réfugiés. Nous, nous devenons fous.

Commentaire 2.

Pourquoi écrire un si long texte sur le sujet ? Ça ne me concerne pas directement, après tout. Je le fais, en un sens, par égoïsme. Tout ce que j’évoque est fait en notre nom. Ce ne sont pas des méfaits privés. Nous n’avons pas le droit de les ignorer. Et par ce que nous faisons, nous apprenons à considérer des gens comme des problèmes, à les traiter comme jamais on ne voudrait qu’un de nos proches soit traité, à faire des catégories dans l’humain —qui plus est, sous une couche fallacieuse de raison. C’est un venin. Je ne peux pas croire que ça n’ait pas de conséquence, y compris sur nous. Nous nous déshumanisons.

Je lisais récemment cette phrase d’Aimé Césaire, dite à propos du colonialisme : « Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. » C’est pareil.

N.B. : des gens continuent de mourir en Méditerranée, par milliers. C’est comme une petite guerre, du point de vue de ce bilan humain. Vous pouvez donner à SOS Méditerranée, financée par les dons, qui leur vient en aide avec ses bateaux.

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